Ascension de la Cresta Signal
Cela fait longtemps que javais comme projet de gravir lune des faces raides du Mont Rose par la Cresta Signal sur le versant italien. Cette longue et haute arête de presque 1000m sort à la pointe Gniffeti à 4553m daltitude.
Durant lété, Seb (un copain guide de la compagnie de Saint Gervais) me propose demmener un de ses clients qui a comme beau et ambitieux projet de faire les 82 « 4000 » des Alpes. Thomas (père de famille et vivant à Londres) a déjà une bonne expérience des grandes courses de ce type. Je lui propose l’ascension de la Cresta Signal, course darête longue et sauvage dans la face sud-est du Mont Rose. Il ne met pas longtemps à se décider et à me dire quil était «surmotivé » mais quil nétait pas du tout acclimaté car il revenait de vacances à Bali.
Pas de soucis, nous allons prendre notre temps (3 journées) pour monter relax au sommet.
Mardi 14 Août : nous partons de Saint Gervais les Bains dans la matinée, direction l’Italie et le Val dAoste pour la vallée de Gressoney et le village de Staffal (1823m).
Sur le parking des remontées mécaniques nous retrouvons Sarah, également guide à la compagnie, et son père qui se joignent à nous. Nous préparons et vérifions les sacs et le matériel de chacun dans une ambiance humide, nuageuse voire pluvieuse Cest vrai quavec cette météo nous préférerions aller manger une bonne pizza, un tiramisu et un ristretto dans un bon petit café italien de Gressoney-la-Trinité au coin du feu.
Mais non ! Cest parti : les sacs sont remplis à ras bord et pèsent un «âne mort» !
Nous nous installons bien confortablement dans le télécabine qui nous monte à 3026m. De là nous en prenons un suivant qui nous redescend à Alagna (1190m). Nous étions bien partis pour prendre de laltitude facilement Mais non, cest raté, et nous sommes encore plus bas que le parking du départ Ce nest pas grave, en attendant la navette/bus qui nous mènera au bout de la vallée dAlagna, nous nous offrons un bon petit risotto aux cèpes, avec un bon verre de «vino rosso» pas tant mérité pour linstant
Cette fois-ci, cest pour de vrai et la navette nous dépose à 1500m daltitude.
Nous commençons à marcher sur un très joli sentier bien entretenu pour arriver 2h plus tard au surprenant et incroyable refuge Barba Ferrero (2247m) : on y trouve musique en stéréo à lextérieur, dans les wc et les douches, bar extérieur sous une papaye des tropiques en «self-service», un chien immense plein de poil avec un long nez et un gardien de refuge sommelier exceptionnellement gentil et accueillant.
En bref, cela nous convient à merveille mais nous navons toujours pas limpression davoir forcé et de partir en grande course.
Réveil en musique stéréo à 8h ce mercredi 15 août après un succulent petit-déjeuner. Nous partons en direction du bivouac Resegotti situé 1400m plus haut.
Petite sente dans les alpages, pierriers, moraines, pente de neige sur glacier, et pour finir une petite escalade facile équipée de chaînes sous le bivouac.
Il se trouve perché en équilibre à plus de 3624m daltitude sur cette magnifique et esthétique ligne de crête, qui fait la démarcation entre la vallée dAlagna et celle de Macugnaga.
La Cresta Signal sélève depuis là jusquà son point culminant : la cabane Margherita, le plus haut refuge dEurope et lun des sommets culminants du Mont Rose (pointe Gnifetti ) à 4553m daltitude.
La cabane Margherita, refuge gardé fréquenté mais toujours sympathique et accueillant nous attend demain à la sortie de notre voie authentique et sauvage.
Au bivouac, pas de musique en stéréo ni de chien étrange mais juste de vieilles couvertures qui grattent, du gaz, 4 italiens et surtout une vue imprenable sur toute la plaine du Pô et lobjectif du lendemain Tout ça en dégustant un bon Saint Emilion apporté par Sarah qui aime les bonnes choses et qui a le souci du détail.
Jour 3 : le réveil sonne à 3h30 en écho dans le bivouac. Le ciel est clair et étoilé, nous voyons au loin les lumières de Milan et son aéroport.
Un café soluble, 2 ou 3 brioches et nous nous équipons de la tête au pied.
Nous partons sur larête sans les crampons et à la lueur de nos frontales. Nous évoluons vite sur du rocher facile. La cordée de Sarah et la mienne doublons les deux cordées dItaliens parties un peu plus tôt.
Petit à petit larête se redresse, il faut donc encore plus lever la tête pour voir le refuge Margheritta scintiller comme une étoile, qui nous guidera vers notre objectif final.
Au pied des difficultés les premiers rayons du soleil arrivent.
Le cheminement est pour linstant assez évident, dans du rocher de moyenne qualité plus ou moins sur le flanc gauche puis sur le faît de larête.
Je sens Thomas en forme physiquement, efficace et agile sur ses pieds.
Dans ce type de terrain, en tant que leader, cest agréable et rassurant de savoir que son second est plus stable que le rocher sur lequel nous évoluons.
Aux deux-tiers nous passons sur le flanc droit de larête. A ce moment-là jai un léger doute sur litinéraire. Nous remontons une sorte de pente/couloir qui est souvent en neige normalement. Dans notre cas cest complètement sec. Les Italiens, pardonnez-moi pour lexpression, « me collent au cul » et me gène dans ma prise de décision pour la suite de la course.
Je les laisse me repasser devant. Ils décident de sécarter à droite de larête en traversant cette pente dans un rocher très moyen et difficile à protéger. Je continue à monter en protégeant comme je peux, puis une courte traversée pour rejoindre une cheminée dans un bon rocher bien protégeable. Après ce petit passage nous rejoignons le bas du bastion final dans un mixte neige/rocher. Nous sommes à la limite de mettre les crampons. Nous contournons par la gauche ce bastion. Au bout de cette traversée le refuge Margheritta paraît tout proche. Cela nous remotive et recharge nos batteries. Nous finissons dans une pente de neige pour revenir sur le fil de larête. Nous suivons larête jusquau bout avec un dernier petit pas descalade pour enfin sortir au sommet.
Le contraste est surprenant et magnifique à la fois. Nous passons en un instant de la verticalité rocheuse à la blanche horizontalité infinie du Mont Rose.
Nous faisons une halte pizza et bière bien méritée au refuge Margherita tout en regardant fièrement ce que nous venons daccomplir. Quel bonheur dêtre là-haut.
Ayant comme projet des 82 « 4000 » pour Thomas, sur la descente du refuge il est impossible de ne pas passer par la pointe Parrot (4434m), Ludwigshohe (4342m), Corno Nero (4321m). Nous rejoignons après ces petits détours de 4000 encombrés dalpinistes plus ou moins expérimentés, le haut de la télécabine à Indren pour enfin revenir dans notre vallée de départ : Staffal.
Alexis Profit – Guide de Haute Montagne