Mardi 28 août 2018, le soleil ne va pas tarder à éclairer la gare la Kleine Sheidegg, 2061m d’altitude! Nous avons pris le premier train depuis Grindelwald, où nous avions passé la nuit, et nous sommes là, tout petits au pied de la face nord de l’Eiger! Nous observons son arrête nord-est, larrête Mittellegi ; difficile de réaliser quon va y passer notre journée alors que nous sommes tout en bas dans la vallée!
Cette montagne tous les alpinistes rêvent de la voir de près! Quentin qui maccompagne aujourdhui se rappelle encore que je lui parlais de lEiger quand nous étions en école dinfirmiers… Une partie importante de l’histoire de l’alpinisme s’est jouée dans cette face nord ; dans les années 30 elle constituait un des défis les plus importants des Alpes, une des trois grandes faces nord convoitées à cause de leur extrême difficulté.

Petit historique de cette montagne :
En 1931, les frères Franz et Tony Schmid ouvrent le bal dans la face nord du Cervin, ayant fait le trajet Munich-Zermatt à vélo.
Puis en 1935 la face nord des Grandes Jorasses est gravie via l’éperon Croz par Martin Meiers et Rudolf Peters. L’anecdote veut que deux cordées les suivaient, sans le savoir : les italiens Giusto Gervasutti – Renato Chabod et les suisses Raymond Lambert – Loulou Boulaz. Ils ont réussi également à sortir la voie…mais 24 heures trop tard pour la première!
Pour la face nord de l’Eiger, l’histoire a été plus compliquée… L’Ogre a repoussé un bon nombre de cordée, certaines faisant demi-tour suffisamment tôt, d’autre se tuant dans leur tentative. Les essais étaient suivis à la longue vue depuis l’hôtel Bellevue des Alpes à la station de la Kleine Sheidegg, et donc les drames ont été suivis en direct… Le plus connu reste celui de l’allemand Tony Kurz ; encordé avec Andreas Hinterstoisser, les deux hommes parviennent à grimper très haut dans la face, joignant finalement leurs efforts à ceux d’une autre cordée, Autrichienne (Angerer et Rainer). Mais une chute de pierre les force à faire demi-tour pour rapatrier Angerer blessé à la tête. Pendant la descente une avalanche emporte les quatre hommes, encore attachés à la paroi. Seul Tony Kurz survit, mais il est seul, et doit passer plusieurs nuits en paroi, par mauvais temps. Trois jours plus tard une caravane de secours parvient à monter en dessous de lui via les galeries du train, et à organiser son secours. Kurz réussit à couper les cordes le reliant encore à ses camarades, à les détresser pour en faire une longue ficelle qu’il envoie aux secours. Ces derniers y attachent une corde solide pour qu’il puisse descendre en rappel jusqu’à eux. Mais cette corde est trop courte et ils sont contraints de rajouter un autre brin de corde, qu’ils relient par un nud ; malheureusement Tony Kurz est trop affaibli, et s’il parvint à descendre en rappel, il n’arriva jamais à passer ce nud, coincé dans son mousqueton. Il meurt d’épuisement quelques mètres au dessus des secouristes…
Il faudra attendre deux ans pour que la face nord de l’Eiger soit gravie, en juillet 1938, par une double cordée Austro-Allemande : Fritz Kasparek – Heinrich Harrer (personnage principal de l’histoire de « 7 ans au Tibet ») et Anderl Heckmair – Ludwig Vorg.
Après cette page d’histoire revenons au présent!
Mardi 28 août 2018 :
8h, nous nous apprêtons à monter dans le célèbre train de la Jungfrau, le train à crémaillère le plus haut d’Europe! Inauguré en 1912 après 16 ans de travaux, il amène tous les jours un bon nombre de personnes à 3454m d’altitude dans la station de la Jungfraujoch, plutôt irréelle… et un peu démesurée!
Mais aujourd’hui pas de visite du « top of europe » pour nous, nous descendons à l’avant dernière station, « Eismeer », car nous avons un projet plus montagnard!
Première étape et première difficulté de la journée : réussir à quitter la station Eismeer 😀
En effet, pour s’extraire de ces galeries impressionnantes creusées dans la roche, il faut d’abord trouver la porte secrète donnant accès aux escaliers souterrains qui permettent de sortir de la paroi 100m plus bas et de rejoindre le glacier! Frontales sur le casque, nous commençons la course dans les escaliers souterrains d’Eismeer. Finalement c’est rapide, et 10min plus tard nous sortons à l’air libre sur une petite terrasse rocheuse. 50m de désescalade plus tard et nous voilà sur le glacier d’Ischmeer, crampons au pied, piolet à la main, encordés et prêt à zigzaguer entre les grosses crevasses qui composent ce glacier.
L’approche n’est pas très longue, et c’est environ 600m plus loin et après une petite montée raide et rapide que nous prenons pied sur les rochers du versant sud de l’Eiger. De là nous suivons une longue vire rocheuse, un « chemin à bouquetins » qui demande davoir le pied montagnard, jusqu’à la Mittellegihütte, perchée sur l’arrête Est de l’Eiger, à 3354m d’altitude.
Nous jetons un rapide coup dil dans le bivouac dhiver en forme de tonneau, quand nous entendons lhélico arriver. Il vient en effet déposer la gardienne qui prépare son rangement de fin de saison.
Après un petit bonjour à la maîtresse des lieux, nous nous mettons en route sur notre arrête, plutôt large et peu pentue. La progression se fait en marchant ensemble au début, puis les premiers ressauts se présentent.
Lescalade est assez facile, pas très raide, sur un rocher calcaire correct mais demandant un peu dattention. Quentin qui est plus adepte du ski que de lescalade sen sort à merveille, malgré les prises de pied plutôt plates et dures à « gratonner » en chaussures dalpinisme!
Une demie-heure plus tard nous trouvons la première corde fixe de la course ; le rocher se raidit, mais les prises sont là, alors nous jouons le jeu tous les deux de ne pas lutiliser.
Le rythme est trouvé, nous continuons notre progression en tirant des mini longueurs sur ce calcaire compact.
2h30 après avoir quitté le refuge, nous nous accordons une pause casse-croûte au soleil, avant le passage de la Grosser Turm, un gros gendarme caractéristique a 3688m.

Tour d’horizon des sommets voisins, tous grandioses soit dit en passant, et nous repartons, direction le sommet de la Grosser Turm! Pas de grosse difficulté pour y grimper, mais son sommet est aérien et demande des qualités déquilibriste pour y passer debout et non à quatre pattes! Nous redescendons de lautre côté par un petit rappel peu raide de 25m .
Arrivés à la brèche nous attaquons les fameux 200m de cordes fixes, ce qui nous permet davancer rapidement, et de rattraper un peu du temps de notre longue pause pic-nic! Lescalade y est plus raide que sur le début de larrête, et se passe principalement sur le versant nord de lEiger, plus austère et plus gazeux! On rencontre un peu de neige et de glace, contrastant avec la verdure de Grindelwald 2700m plus bas!
Une heure plus tard nous laissons les cordes fixes derrière nous, mais lescalade nest pas finie! Fini de tirer sur les biceps, il faut se remettre à réfléchir et à bien poser les pieds. Quentin me surprend par son aisance dans ce terrain où il faut réfléchir un peu et tester les prises!
Une petite incursion en face nord nous donne un aperçu du terrain de sortie des voies techniques de lEiger! a na pas lair facile!
Puis nous nous remettons en route au plus près du fil de larrête, sur lequel nous retrouvons le soleil à 16h30. Encore quelques petites longueurs et nous mettons les crampons pour terminer larrête qui est désormais mixte. Bien que plus facile, le chemin jusquau sommet demande encore pas mal dattention et déquilibre, et cest à presque 18h que nous y arrivons!
Vive les longues et belles journées sans orages!
Malgré lheure nous nous accordons trois minutes pour immortaliser linstant ; cest pas tous les jours quon monte à lEiger!
Puis en route vers le bas, le glacier, le refuge, la bière et la soupe!
La descente de lEiger nous prend environ 1h30, terrain de rêve pour des bouquetins, un peu moins pour nous! Le cheminement est assez instinctif, visant les zones les moins raides et le rocher le plus sain possible. Des grands pieux et quelques relais sont en place pour assurer les passages les plus raides, ce qui me permet de gagner du temps en moulinant Quentin et en tirant des petits rappels. La fin de la descente et lheure avancée nous mettent un coup de boost, et nous rejoignons le Nördlishes Eigerjoch à grands pas!
19h30, nous y sommes, nous dégainons les frontales, buvons une gorgée deau, avalons un gâteau et nous repartons sur larrête qui sépare les deux « Eigerjoch », arrête enflammée par le coucher de soleil!
Cest parti pour une chevauchée mixte de 2 heures! Une pente en glace nous remet dans le bain du cramponnage, puis du beau granit orangé et une pente de neige nous permettent de passer sous le premier sommet. Petite cheminée raide, passage aérien, traversées avec de belles écailles dans les mains, lescalade est jolie et jamais difficile, mais la fatigue commence à se faire sentir!
Nous allumons les frontales et continuons davancer. Chaque petit sommet en cachant un autre, cette chevauchée commence à tirer sur la patience de mon compagnon, qui garde néanmoins bon moral! Allez courage, cest le dernier! …ou presque! Allez encore un dernier…ou pas!
A 22h cest la bonne, le dernier sommet est 100m devant nous, et juste derrière on aperçoit enfin la neige du Südlishes Eigerjoch, et surprise… une frontale! Un petit phare dans la nuit! Alexis, mon collège de la Cresta Signal, guide à Saint Gervais, avait fait la course plus tôt le même jour, et est revenu à notre rencontre, apportant bières, cacahuètes et bouteille deau!
Cest donc sous les étoiles que nous dégustons une bière locale, ravito personnel dans la dernière ligne droite de notre ultra trail de lEiger!

La partie est presque finie, nous restons tout de même concentrés sur le glacier qui nous cache quelques grosses crevasses pas forcément très visibles de nuit! Tomber dans un trou cest déjà pas marrant, mais y tomber dans le noir… bref, on va éviter!
Une fois descendus sur le grand plateau glaciaire dEmigschneerfäld (qui ne rapporte pas tant de points au Scrabble…), la remontée à la Mönchsjochhütte se fait sans les frontales, au clair de lune et sous la voûte céleste ; lambiance est totalement irréelle et magique, et cest tout juste si nous nenchaînons pas sur la traversée du Mönch!
Mais il est 23h et la soupe nous attend, la bière aussi, les gardiennes étant restées debout jusquà notre arrivée!
Sen suit un effondrement sur nos lits, la tête encore dans ce beau voyage!
Demain est un autre jour…!
pilogue :
Les jambes un peu raides et les yeux fatigués, cest sous un ciel laiteux que nous allons jouer les touristes dans la station de la Jungfraujoch. Bienvenue dans la démesure ; tyroliennes, jardin denfant, observatoire astronomique et practice de golf, tout yest! On peut même y acheter une superbe montre Tissot, et qui sait, peut-être ouvrir un compte en Suisse! Le dépaysement est total et nous sommes contents dembarquer à bord du train de la Jungfrau pour redescendre au pied de notre belle et austère face nord de lEiger.
A travers la vitre on cherche le cheminement de la voie Heckmair, but dun prochain voyage ici…?

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